
Pas besoin de flics, pas besoin de geôlier, pas besoin de barreaux : nous nous sommes enchaînés volontairement à une petite boîte lumineuse, jour et nuit ! Le téléphone portable, le doudou numérique, le perfuseur d’attention, la seringue à dopamine version high-tech ! Vous le regardez machinalement, souvent pour vous donner une contenance, éviter le regard des autres, fuir le silence, combler le vide. Vous vous enfermez dans votre monde. Et plus vous scrollez, plus vous vous éloignez de la réalité. Elle, ses yeux restent ouverts, éveillés à la lumière du monde, à la vérité que l’on fuit, à la beauté du concret qu’on délaisse.
Souvenez-vous du COVID : tout le monde se plaignait du manque de lien social. Et maintenant ? Quand vous êtes ensemble, que faites-vous vraiment ? Les couples au restaurant, chacun sur son téléphone, comme deux étrangers cohabitant sous le même toit. Les amis réunis qui filment plutôt qu’ils ne parlent. Les enfants qui lèvent les yeux sur leurs parents uniquement pour demander le code Wi-Fi. Pour beaucoup, la vie réelle n’est plus assez spectaculaire : elle doit passer par l’écran. On préfère un filtre à l’instant brut, une story à l’instant vécu.
Nous sommes devenus des êtres mi-humains, mi-écrans. Partout, tout le temps, vous êtes absorbés par vos téléphones : gare, restaurant, boulot, salle d’attente, toilettes, salle de sport, en voiture, en famille, sous la douche, au lit … parfois même pendant vos moments intimes. Et que dire des accidents provoqués par cette hypnotique transe numérique, cette perte de conscience et de lucidité envers le monde environnant, qui nous fait confondre attention et addiction. Je l’ai vécu moi-même : à vélo, j’ai percuté des piétons complètement scotchés à leur téléphone, déambulant sur les pistes cyclables comme des zombies lobotomisés. Le casque sur les oreilles, le nez collé à l’écran, ils risquent leur vie… et celle des autres.
Nous pouvons mettre une scène incroyable sous les yeux d’une personne, et la même sur son téléphone : elle choisira l’écran. La vie réelle n’est plus assez excitante pour nos pupilles dressées au scroll. Nous avons perdu le sens de la présence. Le silence nous dérange, l’ennui nous terrorise, et la vie continue sans nous attendre. Nous ne vivons plus les instants, nous les consommons. À force de tout vouloir capturer, nous avons cessé de regarder. Une nouvelle dépendance est née dans les années 90, et le futur va la voir nous avaler, pixel après pixel, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de réel à aimer.
Le truc est de ne pas jeter votre téléphone dans la rivière (même si l’idée est séduisante). Mais peut-être est-il temps de reprendre la main, littéralement : osez regarder autour de vous, osez vous ennuyer, levez le nez, osez vivre sans témoin numérique. Parce que pendant que vous fixez votre écran, la vie vous regarde passer. Et elle ne nous attendra pas pour nous montrer ce qu’elle vaut vraiment. Peut-être qu’il suffit d’un geste simple, ranger le téléphone, lever les yeux, respirer pour sentir, ressentir, voir, écouter le monde, celui qu’aucune application ne pourra jamais reproduire.
Mark Zuckerberg, ce visionnaire du futur… ou du cauchemar ? Lors de la conférence Meta Connect 2025, il a annoncé sa volonté de remplacer les smartphones d’ici 2030 par des lunettes intelligentes. Oui, des lunettes, mais pas celles de chez Afflelou ! Plus besoin de sortir votre téléphone de votre poche, il suffira de lever les yeux pour accéder à vos notifications, messages, et même dicter des SMS en silence grâce à un bandeau neural. Bientôt, nous n’aurons même plus besoin de décrocher. La frontière entre l’humain et la machine s’amincira et nous applaudirons pendant que la réalité disparaîtra ?
On se laisse greffer ce petit bijou technologique et on devient des cyborgs connectés H24 ? On troque notre dépendance au téléphone contre une dépendance à la réalité augmentée ? On échange notre regard sur le monde contre un regard filtré par des pixels ? C’est beau, c’est futuriste, mais franchement, ça sent le piège à plein nez Nous sommes déjà esclaves de nos écrans, et voilà qu’on nous propose de les intégrer directement dans notre champ de vision. Plus de fuite possible. Plus d’échappatoire. Juste nous, nos lunettes, et un monde virtuel qui nous engloutit dans l’ère du transhumanisme. Alors, avant de courir acheter ces lunettes dernier cri, nous devons nous demander : est-ce vraiment pour mieux vivre le présent, ou pour fuir encore plus loin la réalité ? Moi, j’ai choisi : regarder les oiseaux voler dans le ciel et, de temps en temps, suivre quelques notifications qui piaillent.